
Edito : des émotions de compète…
« Ah bon, t’as pas sleevé le jeu ? »
Hervé me regarde, authentiquement surpris.
Son étonnement est légitime : je sleeve presque tous mes jeux. C’est d’ailleurs un moment que j’affectionne tout particulièrement. Choisir une série, m’installer dans le canapé et glisser mécaniquement les cartes dans leurs pochettes fait partie de mes petits plaisirs les plus cosy.
Je m’apprête donc à lui répondre, mais ma voix se fige un instant. Je regarde la boîte que je tiens entre les mains et mon regard se trouble.
Les années se rembobinent.
Je suis… ailleurs.
Me voilà dans la chambre d’une vieille maison familiale. Une de celles où j’allais passer une semaine ou deux pendant les grandes vacances. Au bout du lit, une armoire à l’ancienne, un peu branlante. Les portes grincent, comme il se doit.
Et tout en haut, presque redécouvert à tâtons, un vieux jeu oublié.
Une boîte assurément fatiguée, perdue entre deux Agatha Christie et un Club des Cinq, qui n’a pas été ouverte depuis bien, bien longtemps.
La découvrir déclenche déjà les premières exclamations.
« Oh, tu te souviens de lui ?! »
« Oh, je l’avais oublié, celui-là ! »
« Mais c’est fou de ressortir ça ! »
L’ouvrir entraîne une seconde salve de sourires appuyés, fiévreux et enfantins.
Car chaque jeu nous lie aux moments partagés. Au goût des tartines du goûter ou des liqueurs de fin de repas. Mais surtout aux gens autour de la table : amis, frères, sœurs, parents, avec les fous rires et les engueulades.
Chaque dé lancé rappelle « la fois où Charlie est tombée de sa chaise tellement elle riait », les victoires improbables et les défaites cataclysmiques. Chaque carte ramène un visage, une voix, une expression que l’on croyait avoir oubliée.
Puis vient l’ouverture de la boîte.
Un moment plus fort encore.
Le matériel en vrac danse à l’intérieur. Un livret de règles hors d’âge, maladroitement rescotché, fait immédiatement réagir :
« T’as vu, y’a encore la notice ! »
« Oh, j’avais oublié les pions ! Ils y sont tous ?
— Mais non, souviens-toi, on avait perdu le crocodile !
— Ah mais oui ! On le remplaçait par un bonbon ! »
Les cartes sont toutes là, elles. Un peu gondolées, un peu fatiguées. Je me régale à les faire défiler une à une et à relire les textes pour retrouver les actions et les pouvoirs.
Le plateau est tout juste en meilleur état. Un peu de sable crisse encore dans sa jointure, comme le souvenir des parties lancées à la hâte au retour de la plage.
Deux sachets en papier, quelques petits cailloux et des dés en bois complètent le matériel.
Les voix reviennent, plus fortes encore.
Je suis seul, mais nous sommes réunis.
« Bon. On joue ? »
Les chaises raclent avec impatience sous la table. La règle est rapidement mise de côté. Les dés sont déjà sur le plateau.
Finalement, le crocodile est bien là. C’est le cycliste qui reste introuvable.
Il sera remplacé par un caillou, et puis c’est tout.
Les sourires sont autour de la table. Les cœurs battent fort. Ils battent pour les souvenirs qui déferlent, pour le plaisir d’être là. Ils battent pour la mémoire de ceux qui n’y sont plus, pour la force d’être unis et réunis, les yeux braqués sur ce dé qui commence à rouler.
C’est un peu comme cela que je vis Athlètes de Compète.
Comme un jeu qui a toujours fait partie de mon histoire alors que je ne le connais que depuis quelques semaines.
Un jeu que j’ai envie de voir vieillir avec moi. Un jeu auquel mes enfants joueront peut-être plus tard en repensant à moi.
« Tu te souviens de papa, comme il était relou à toujours vouloir prendre Tatillon ?! »
C’est un jeu qui vivra mille vies, comme un jouet transmis d’enfant en enfant, et qui connaîtra mille mains pour lancer les dés.
On y jouera sur la table basse du salon, sur une nappe de pique-nique, sur un banc de camping. Et le plaisir sera toujours là, différent et chaotique, avec cette même envie de voir les personnages se percuter.
« Ah bon, t’as pas sleevé le jeu ? »
Été 2026.
Hervé me montre, ravi, l’insert 3D qu’il a trouvé pour le jeu. Les personnages sont parfaitement alignés dans la boîte, les cartes protégées et bien rangées. Je l’en félicite chaudement.
Pourtant, avec ce jeu, jamais l’idée ne me viendrait.
Je veux des cartes fatiguées, un plateau usé et un caillou en guise de pion.
Je veux que le jeu soit poncé par les émotions, par les parties, par l’usure des fous rires qui abîment le plateau et enjolivent les souvenirs.
Je veux qu’il porte les marques de l’amour qu’on lui donne, tout simplement.
J’ai un énorme plaisir à trifouiller les pions jusqu’à retrouver le mien. J’adore animer la partie en lançant le livret de règles par-dessus mon épaule :
« Des règles ? Là où on va, on n’a pas besoin de règles. »
Le plaisir que me procure ce jeu me renvoie à des choses si fortes et si belles que je ne saurais jamais vraiment trouver les mots pour les exprimer.
Alors non.
Pas de sleeves et pas de gants.
Peut-être même quelques taches de confiture.
Et un caillou, évidemment.
D’ailleurs, vous savez ce que je fais avant chaque partie ?
Je secoue la boîte dans tous les sens.
Pour la chance.
Olivier_by_IELLO
